Finalement, à quoi servent les mots s’ils ne disent que du vide ?

P1030986C’est un taiseux, Didier. Aux questions du président, il murmure parfois de ténus « oui » ou « non » qui ne cachent pas le tempêtueux fracas de honte et de remords, déchaîné derrière ses yeux humides.

Didier ne parle un peu, et encore si peu, que lorsqu’il évoque de son métier d’aviculteur.

Mais quel métier : depuis plus de vingt ans, il passe ses journées à regarder le cul des poussins, pour trier les mâles des femelles… Voilà. Didier, c’est un gars simple, incapable de méchanceté, d’initiative et du moindre pas à tenter vers l’autre. C’est sans doute pour ça qu’il est resté vieux gars, comme son copain de l’école communale. La vie rurale n’est pas toujours épanouissante.

Ce copain, c’était Claude, qu’il voyait le dimanche : le seul jour où tous les deux se laissaient aller.

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En 1829, une femme à vendre, pour 80 F. et deux paquets de tabac !

P1050005Depuis que les journaux existent, ils débordent de chroniques judiciaires et d’histoires horribles ou curieuses.

C’est humain, sans doute : on adore ça.

À la bibliothèque des avocats du palais de justice d’Angers, j’ai trouvé un recueil épatant, daté de 1829, avec des histoires marrantes comme tout. J’ai recopié celle-ci : l’histoire d’une dame vosgienne vendue pour 80 F. C’est extrait de la Gazette des tribunaux, journal de jurisprudence et des débats judiciaires, livraison du samedi 10 janvier 1829. J’ai gardé l’orthographe de l’époque.

Vente d’une femme par son mari

La justice instruit en ce moment à Mirecourt (Vosges) sur une affaire tout-à-fait nouvelle dans nos mœurs, et dont la bizarrerie égale le scandale. Voici le récit exact de tous les détails qui résultent de l’information à laquelle il vient d’être procédé sur les lieux mêmes, et qui nous est transmis par notre correspondance :
Le 29 décembre dernier, dans la soirée, le nommé Charles Verel, pâtre, domicilié à Blemercy (1), commune dépendante de l’arrondissement de Mirecourt, vendit sa femme à un nommé Pierre Ory, tailleur d’habits, demeurant au même lieu, moyennant la somme de 80 fr. et deux paquets de tabac. L’acte de vente fut passé par un nommé François Letourna, charpentier en la même commune, qui fut appelé à cette effet par les parties contractantes. Celles-ci y apposèrent leur signature, et, immédiatement après, elles burent amplement avec le produit du marché. La femme, dans son ignorance ou la dépravation de son cœur, parut croire à la possibilité ou à l’efficacité d’une telle vente ; elle témoigna par des embrassements et des caresses toute la satisfaction qu’elle éprouvait de la possession d’un nouvel époux.

Le bruit d’un marché si étrange ne tarda pas à se répandre dans le village et à exciter une rumeur et une curiosité générale ; les uns considèrent cette vente comme une plaisanterie de courte durée, sans conséquence et sans nul danger pour les mœurs, quoiqu’elles eussent déjà été compromises lors des préliminaires ; les autres, qui connaissaient la vie déréglée de Pierre Ory, son audace, sa profonde immoralité, en redoutèrent les suites ; mais leur prévoyance, leurs justes appréhensions n’allèrent pas jusqu’à supposer qu’Ory pousserait aussi loin qu’il l’a fait l’effronterie, le scandale et le cynisme.

Divers groupes se formèrent successivement sous les fenêtres de la maison du pâtre pour observer ce qui se passait à l’intérieur. On y aperçut les contractants, le rédacteur du marché et un nommé Jean Cherpilet, cultivateur, qui se revêtit un instant de la qualité de maire, déclara le mariage de Verel et de sa femme nul et de nul effet, et consacra le nouveau en faisant jurer à Ory et à la femme de se regarder désormais comme unis ; ces individus continuèrent ensuite à boire ensemble avec excès, chez Verel, jusqu’à dix heures du soir. Alors Ory voulut user de ses droits qui résultait, selon lui, de son marché, et emmener en son propre domicile la femme qu’il venait d’acheter ; celle-ci n’opposa nulle résistance, son mari n’en fit point non plus. Ory s’empara d’elle, et la conduisit dans sa maison, malgré les huées de plusieurs personnes qui les accompagnaient. Là le scandale devint aussi grave qu’affligeant pour les mœurs ; Ory eut l’infamie de déshabiller la femme Verel devant ses fenêtres, sous les yeux même de plusieurs personnes des deux sexes attirées autant par l’indignation que par la curiosité ; il contraignit son fils, âgé de dix ans, à ôter les bas de cette concubine, lui essuya tout le corps avec un linge, la revêtit d’une chemise de son épouse, décédée depuis peu de temps, et la fit monter au lit… Puis il lui adressa des paroles d’une grossièreté révoltante, et qui furent entendues par les personnes placées près de la fenêtre…

Ce libertinage éhonté souleva l’indignation générale ; on prévins les parents d’Ory de sa criminelle conduite ; ils accoururent aussitôt l’arrachèrent du lit, ainsi que sa complice, et leur adressèrent les plus vifs reproches. alors ce misérable reprit froidement la chemise qu’il avait prêtée à cette femme, lui remit celle qu’elle portait auparavant et la jeta dans la rue sur un tas de boue, sans même lui permettre de se vêtir ; elle y serait morte de froid, si une voisine ne l’avait pas recueilli chez elle.

Cet attentat à la morale publique est promptement parvenu à la connaissance de l’autorité locale. MM. le procureur du Roi et le juge d’instruction de Mirecourt en ont été promptement informés, et se sont rendus à Blemercy, où ils ont constaté les faits que nous venons de rapporter. Un mandat d’amener a été décerné contre Ory et les époux Verel ; le premier est en fuite, les deux autres interrogés ont avoué la turpitude de leur conduite.

(1) C’est écrit Blemercy, qui n’existe sur aucune carte, mais il s’agit plus sûrement de Blemerey, riante commune des Vosges et aussi la plus petite avec… 19 habitants.

User des mots du droit… à bon droit

Défèrement, tamisage, prétoire, référé… Une des difficultés de mon métier, c'est de veiller à entretenir de bonnes relations avec les mots : tant avec les mots communs qu'avec ceux du droit, qui sont précis et rarement fantaisistes. Les mots … [Continue reading]

Journal d’un avocat de campagne

Petit illustré justice ordinaire

Segré est une petite ville : 7000 habitants dans un pays de rivières, de prés et de vieilles mines ; un passé à la fois rural et ouvrier, auréolé d'un statut de sous-préfecture et un présent compliqué comme partout, à l'heure où les pimpants labels … [Continue reading]

Délivre-nous du mal… et des réseaux « sociaux »

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Un gamin. Un pauvre gamin perdu, qui trainait son ennui et sa peur du monde devant son ordinateur. Souvenons-nous : il y avait eu un tweet, un simple tweet émis le 22 juillet 2014 ; quelques mots jetés dans les nuages des réseaux sociaux comme il … [Continue reading]

Au revoir Jacques, et merci

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Il fallait pousser une porte verte et faire quelques pas dans un long couloir, franchir ensuite un portillon incongru et grinçant, monter une petite marche et avancer encore sur un lino défraichi. Il faisait sombre. L'odeur était grasse et tendre, … [Continue reading]

Audience de police…

Ce matin, j'ai suivi une audience du tribunal de police, de contravention "5e classe". Allez… Amusez-vous bien avec ! Claire est bonne fille et étudiante en psychologie. Mais elle ne tient ni l'alcool ni le  vacarme des discothèques. Et avec ça … [Continue reading]

Il y a toujours deux sortes de justice, toujours

Je n'ai toujours pas digéré cette pluie de condamnations pour apologie du terrorisme qui a suivi les attentats du 11 janvier. Est-ce que nous marchons sur la tête ? Il faudrait donc admettre qu'en France, un élu de la République soit être … [Continue reading]

La télé débarque : panique à la maison de retraite.

YVETTE JULIEN

Je ne suis pas fier parfois. J'ai même carrément honte de partager un même métier, une même carte de presse, avec certains confrères… Cette semaine, j'ai vu une équipe de télé traquer une vieille dame quasi grabataire de 93 ans. Le procès de … [Continue reading]

Comme par hasard, l’argent n’est jamais responsable de rien

J'aime bien les télescopages de l'actualité judiciaire, parce que toujours le hasard provoque l'esprit. J'ai sous le coude plusieurs histoires d'artisans (un mécanicien, un électricien…) pénalement poursuivis pour homicide involontaire, parce que … [Continue reading]