Au revoir Jacques, et merci

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Monsieur Jacques, du Trianon. Photo : Laurent COMBET

Il fallait pousser une porte verte et faire quelques pas dans un long couloir, franchir ensuite un portillon incongru et grinçant, monter une petite marche et avancer encore sur un lino défraichi. Il faisait sombre. L’odeur était grasse et tendre, maternelle et surette. La porte en bois d’un jaune hors d’âge était sur la gauche. C’était de là que venaient les bruits et les éclats de voix.

On y était. Venir au Trianon, c’était comme venir au monde.

Ensuite, il fallait dire bonjour, sans bien sûr oublier personne : faire la bise à Martine à Nadine et à Véronique. Serrer la main à Joël, à Daniel, à Moustache…
Venir au Trianon, c’était se faire admettre dans une famille aussi cosmopolite que d’une fidélité sans faille.

J’y ai croisé des artisans, des ouvriers, des militaires (et même un général !), des chômeurs en pagaille, des musiciens, des élus, des employés de mairie venus s’encanailler, un champion haltérophile, un marinier de comptoir, des petits jeunes à capuches et des papis à casquettes.

Il est même arrivé que j’y trouve des Anglais, attirés là par les conseils de guides touristiques bien hardis, et qui roulaient des yeux effarés de côtoyer pareille engeance ripaillant de vin rouge et de frites grasses.

Et au milieu, il y avait Jacques : patron hors d’âge, gouailleur, bougon, philosophe, un brin despote quand il décidait lui-même ce qu’il allait vous servir mais grand cœur, tendre et généreux.

On y mangeait des harengs pommes à l’huile, de la galantine vinaigrée, des oeufs pimentés qu’il appelait oeufs coquelicots parce que la sauce était rouge, les meilleures frites du monde, poussées d’un camembert qui tournait de table en table.

Des bistrots, j’en ai vu beaucoup. Mais jamais je n’ai connu une telle envie d’y faire racine. De n’en plus bouger, assis là sur ma chaise à regarder le monde et le fleuve infini.

C’était le Trianon, à Saumur, juste à côté du cinéma et face aux quais de la Loire.

Jacques avait 93 ans. Il y a un mois, il cuisinait et servait encore. Et puis, il est parti, laissant plein de gens orphelins.

C’est la vie. Il fallait bien qu’elle passe. Mais mon Dieu, ce que je suis triste.