Mon billet au colloque de droit de la famille d’Angers

Colloque famille 2014Vendredi 20 juin 2014, un colloque de droit social consacré au droit des enfants se tenait à Angers. Des avocats, des travailleurs sociaux, des policiers, des magistrats y participaient.

Ses organisateurs m’avaient demandé de conclure les débats par un billet.

Ils m’ont aussi demandé de mettre ce texte en ligne. Le voici après un toilettage sommaire.

Nous sommes un peuple en marche…

Je dois à une très ancienne amitié avec Me Foucault-Perron de me retrouver ici et de conclure cette journée. Nous avons fréquenté les mêmes bancs de la faculté de droit d’Angers, il y a quelques années.

Elle est devenue avocate et les hasards de la vie ont fait, que je suis devenu journaliste, et que j’ai trouvé une certaine utilité à mes anciennes études de droit puisque je fréquente à longueur de journée les palais de justice.

Pour autant, je ne me considère pas juriste et je n’ai rien à vous apprendre dans le domaine du droit des mineurs. D’autant que c’est un droit qui est par nature protégé et confidentiel, et c’est très bien ainsi.

Toutefois, il y a une chose sur laquelle je pense avoir un peu plus d’autorité que mes anciennes camarades qui ont partagé mes études de droit. Cette chose, ce sont les mots.

Pas tant la connaissance et la maîtrise des mots, bien sûr, mais plutôt la liberté particulière que j’entretiens avec eux et l’attention que j’ai sur eux.

C’est complexe, un mot : car un mot est rarement nu, car un mot est très souvent porteur de tout un fatras de conventions, de règles, d’enjeux de pouvoir, de distanciation hiérarchique ou sociale.

Je suis souvent -trop souvent- happé par les audiences pénales et, bien des fois, je m’y dis :

– Mais est-ce que ces avocats ou ces magistrats s’entendent parler ?

– Est-ce qu’ils se rendent compte que ce qu’ils disent est incompréhensible pour le citoyen ordinaire ?

– Quels messages cherchent à envoyer ces professionnels qui prennent tant de soins, rien qu’avec leurs mots, à marquer leur territoire, à poser de la distance ?

Jargons…

Je me faisais, tout récemment, cette réflexion en parcourant les débats sur le dernier projet de loi relatif à la modernisation et à la simplification du droit. Et je me disais qu’encore une fois, on se trompait de sujet.

Ce n’est pas tant le droit qu’il faut simplifier : le droit répond à des situations humaines qui sont complexes. C’est donc normal si le droit est compliqué.

Ce qu’il faut changer, me semble-t-il, ce sont les mots pour en parler. C’est ce besoin que nous, professionnels (et vous me permettrez de m’inclure) avons de jargonner.

Qu’est-ce qu’on cherche à montrer en jargonnant ?

À quoi correspond ce besoin que nous avons de montrer notre autorité, notre différence, notre raison d’être, notre compétence, que sais-je… en utilisant des mots ou des phrases dont on sait qu’elles sont incompréhensibles pour le commun des justiciables.

J’ai retrouvé le jargon tout à l’heure lorsque nous avons énuméré les différents types de structures d’hébergement pour mineurs placés. Mais globalement, j’ai été très agréablement surpris de l’attention que les intervenants ont eu du langage tout au long de cette journée.

J’avoue que je n’y suis pas habitué : j’entends bien plus souvent des présidents de tribunal correctionnel demander à des victimes si « elles entendent se constituer partie civile ? ». Question invariablement suivie du silence sourcilleux, dubitatif et inquiet de celui ou de celle qui ne comprend rien !

J’ai beaucoup aimé cette attention au langage dont j’ai été le témoin.

J’ai beaucoup aimé cette attention aux mots que vous utilisez, vous-mêmes, avec les enfants : cette attention aux mots des enfants, et ce doute, lorsque des mots d’adulte viennent s’y mêler. J’ai beaucoup aimé cette attention au langage du corps et des gestes. Tout cela est très beau. Profondément humain.

Mais je me posais la question de savoir comment, avec quels mots, vous les adultes, les professionnels, les travailleurs sociaux, les avocats, les magistrats… vous expliquiez à ces enfants des procédures, des démarches à suivre qui sont nécessairement difficiles et compliquées ?

J’ai là des leçons à prendre. Des leçons de langage. Je me suis mis à avoir l’envie de pouvoir être le témoin discret de ce qui se passe dans vos bureaux et vos cabinets. Non pas pour faire un article, nous pas pour dévoiler des secrets qui ne me regardent pas et qui ne regardent personne. Mais pour guetter vos mots. Mais je sais bien que ce n’est pas possible.

Marche

J’ai encore entendu des choses qui m’ont fait mal, en tant que citoyen : des choses qui m’ont dit que mon pays n’était pas vraiment à la hauteur de sa mission, que bien des enfants étaient en souffrance sur notre sol, et que nous ne mettions pas tous les moyens nécessaires pour protéger ces enfants. J’ai entendu les allusions au manque de moyens dans les services sociaux ou judiciaires.

Il faut faire attention aux enfants. « Un peuple qui prend ses enfants par la main est un peuple qui vivra longtemps », a justement cité ce matin, M. le bâtonnier Jean Brouin.

Et dans le sillon de Me Foucault, je pense qu’il faut s’interroger sur le caractère socialement suicidaire de toutes ces tentatives politico-médiatiques destinées à réprimer davantage les mineurs délinquants ou pour expulser les mineurs étrangers. Je vois là quelque chose qui ressemble à la mort. À notre mort à tous si nous n’y prenons pas garde. Si nous ne nous élevons pas de toutes nos forces contre ces semeurs de malheur.

J’ai en tête ce cri de Georges Bernanos : « Nous sommes un peuple, un peuple en marche. Nous marchons depuis Moïse » (1).

Ce que j’ai entendu, ce matin, lorsqu’on nous a présenté un long panorama de ce qu’était le droit des enfants au temps des Romains, au Moyen-âge ou sous l’ère industrielle, c’est que nous venons de très loin, c’est que le droit est le témoin fidèle d’une longue aventure humaine : une longue marche qui nous éloigne progressivement des temps obscurs.

Si l’histoire humaine et le droit ont un sens, c’est celui de l’émancipation et de la reconnaissance de la personne.

Émancipation de la tribu, du clan, de la caste, de la famille…

Émancipation de toutes les personnes : des puissants et des faibles, des hommes et des femmes, des grandes et des petites personnes…

J’ai entendu tout au long de la journée un message d’espérance. Les temps sont durs et la route est longue, mais nous marchons. Une journée comme celle d’aujourd’hui est le signe d’un peuple en marche.

(1) J’ai affirmé publiquement et de mémoire que cette citation était extraite de « La France contre les robots », mais je n’en suis plus si sûr. Je vérifierai ça cet été.