« Condamnez-moi à mort, puisque c’est ce qu’elle veut, cette salope ! »

P1040054Aux jeunes stagiaires qui, souvent, me sont confiés lorsque je vais couvrir une audience, j’annonce toujours qu’un tribunal ressemble à un théâtre : que chacun y joue un rôle bien précis, avec des mots, une place et des postures, et que l’émotion ou la cocasserie peuvent parfois tout emporter dans un tourbillon d’humanité.
Certes l’image est banale, mais elle est très juste, et elle impressionne toujours favorablement les collégiens.
C’est ce qui est arrivé ce jeudi.

Une gouaille généreuse

On a commencé par bien se marrer. Vraiment.
Arrivait une mère de famille, grande habituée des lieux : 43 ans, quatre enfants, 14 condamnations au compteur (toujours pour des histoires de picole…), et cette gouaille généreuse et débordante qui donne à la misère la plus accablante des couleurs carnavalesques.
Il y a quelques semaines, accompagnée de deux de ses jeunes enfants, elle s’était rendue au domicile d’une ancienne camarade de prison, une ex-codétenue qui habite dans un petit village du Segréen. Comme il n’y avait personne, elle avait fait le mur et dans la maison, avait emporté des clés de voiture trouvées là, et une carte grise. Pour faire bonne mesure, elle était allée aussi chez la voisine, toujours avec son fils et sa fille, pour y chiper des bouteilles d’apéritif.

Tout le code de la route en 75 km…

Le voyage du retour s’était mal passé. Les gendarmes avaient voulu intercepter sa Peugeot 205 à un rond-point, à la sortie du bourg. Mais fichtre ! Elle était passée ! La course-poursuite avait duré plus d’une heure, avec une série d’infractions aussi longue que le code de la route : dépassements interdits, circulation à gauche, franchissement de ligne continue, mise en danger de la vie d’autrui… Tout ça avec trois enfants derrière et le mari, autant terrorisé qu’alcoolisé, à la place du mort. Bien évidemment, elle n’avait ni permis ni assurance… La course s’était terminée dans un fossé, à 75 km de Segré, dans un trou de l’Îlle-et-Vilaine. Tout le monde était sauf. Mais les gendarmes avaient craint le pire.

« Houhou, Madame ? »

En racontant tout ça, le juge s’interrompit au milieu d’une phrase : il venait de s’apercevoir que la dame dans le box des accusés ne l’écoutait plus du tout, mais fixait deux enfants dans la salle.
– Madame ?
Silence…
– Heu, madame ??
Nouveau silence…
– Houhou, Madame ? Vous êtes avec nous ??
Soupir excédé de la dame :
– Non ! j’chuis p’us avec vous !
Puis, elle se tourne en pointant un doigt vers la salle :
– J’AI PAS B’SOIN DE TES COMMENTAIRES, ALORS TU TE TAIS ET TU T’ASSOIS CORRECTEMENT !
Sur son banc, un garçon d’une douzaine d’années penche la tête.
La dame soupire encore et se tourne vers le juge.
– Voilà… c’est fini, je suis à vous.

Hilarité

Flottement chez les magistrats. Le président reprend la parole :
– Bon, ben… Je me tourne vers les parties civiles.
Il y a là une jeune dame d’une trentaine d’années et un autre personne, avachie sur sa chaise, avec des piercings et des cheveux en brosse, vêtue comme une racaille de campagne, avec un jogging et de baskets informes.
– Je suppose que vous êtes la voisine, dit le juge, mais vous, qui êtes-vous jeune homme ?
– Heu, ben…, je suis l’autre voisine, en fait !
Cette fois, ça se marre franchement dans la salle. Des éclairs d’hilarité contenue allument les yeux des assesseurs, pendant que le président rame pour se rattraper :
– Oh… Ah… Excusez-moi, je suis désolé…
– Pas grave, dit la garçonne d’un ton conciliant.

« J’peux p’us, j’peux p’us ! »

Le procès reprend son cours. Dans son box, la prévenue ne veut pas dire pourquoi elle voulait cette « explication » avec sa copine de prison, la garçonne, mais on devine de la haine ambiguë, des jalousies mesquines, des étreintes cellulaires, des amours avortées…
C’est à la fin que ça a craqué. Quand l’avocate a plaidé que sa cliente n’avait pas eu une vie facile. Je ne sais pas pourquoi les avocats disent ça. Soit l’argument fait un bide, soit tout part en vrille. C’est l’un ou c’est l’autre.
– Ma cliente n’a pas eu une vie facile, a eu le malheur de dire l’avocate.
Et c’était parti…
– Bouhou !
Pendant quelques instants, la dame s’est mise à pleurer bruyamment. Et puis, la voilà qui bondit de sa chaise en faisant sursauter les deux gendarmes qui l’encadrent.
– J’peux p’us, j’peux p’us, j’m’en vais d’ici !
Le président :
– Madame, calmez-vous et asseyez-vous !
– Non ! J’peux p’us, j’peux p’us ! J’en ai assez ! Faites ce que vous voulez ! Condamnez-moi ! Condamnez-moi à ce ce que vous voulez ! Condamnez-moi à mort ! Puisque c’est ce qu’elle veut, cette salope…
– MAMAAAN !
– …

« Mes enfants me manquent »

Le cri est parti de la salle. Celui d’une petite fille blonde d’une dizaine d’années, qui s’était faite belle pour venir voir sa maman, avec son frère et sa grand-mère.
Un très bref instant, j’ai vu les yeux de la petite fille, dégoulinants de détresse, de larmes et de mascara inondé. Puis, elle s’est recroquevillée sur son banc, pour devenir une boule blonde de chagrin ondulante.
Voilà…
La dame a dit encore que la prison lui faisait du bien, finalement. « Surtout le psychologue », et sans doute aussi la privation d’alcool. Mais que ses enfants lui manquaient et qu’elle manquait à ses enfants.
Le parquet a demandé deux ans de prison ferme avec mandat de dépôt. La dame a été condamnée à 18 mois de prison, dont six avec sursis et mise à l’épreuve. Les gendarmes l’ont ramenée à la prison.
Rideau. Mon voisin de banc se tourne vers moi. C’est un petit retraité qui vient tous les après-midi au tribunal. Pour voir. Il me dit qu’il a eu les larmes aux yeux quand la petite fille a crié. Moi aussi.