Des histoires insoutenables de gens… qui se tuent sur la route

P1030626Je fais un métier plaisant. C’est comme si je passais ma journée au théâtre et qu’on me racontait des histoires. C’est vrai que celles du tribunal ne sont pas souvent drôles. Ça peut certes arriver, mais c’est rare. La plupart du temps, les audiences de justice sont plutôt décourageantes, déprimantes de bêtise et de lâcheté. De bêtise surtout.
Parmi celles qui sortent du lot devant le tribunal correctionnel, il y a les homicides involontaires. Concrètement, ce sont les accidents mortels de la circulation : des gens qui roulent et qui tout à coup, sur un coup du destin, au détour d’un carrefour et d’un instant d’inattention, percutent ou renversent quelqu’un d’autre. Quelqu’un d’autre qui meurt.

Sympathie errante

Je déteste ces audiences-là. Je préfère suivre dix procès d’assises, avec de vrais ordures, des méchants authentiques, des salauds certifiés, plutôt qu’une seule d’homicide involontaire, turgescente de douleur sans but, insoutenable de remords, de larmes et de mots impossibles.
Je dis que les vrais salauds sont rares. Il n’y en a pas tant que ça.
Bien sûr, il y en a quand même : des gens qui ont trop bu, trop fumé ou roulé bien trop vite… Mais parfois, il n’y a même pas ça. Pas même une petite faute où accrocher sa conscience dans cet océan de malheur.

Alors, la sympathie va de l’un à l’autre sans parvenir à choisir. Le chauffeur qui se tient debout à la barre figé de honte : c’est moi. Et ce père orphelin de son enfant et qui ne se remet pas de sa chambre vide. C’est moi encore. Je me souviens qu’une fois, un père de famille s’était levé en pleine audience pour serrer la main du chauffeur routier qui avait renversé sa fille défunte. Ce geste magnifique avait bouleversé le tribunal.

Des pardons dérisoires

Je me dis que la justice n’est pas faite pour ça. Dans nos sociétés qui se sécularisent, les audiences de judiciaires finissent par ressembler à des messes des morts. J’ai vu parfois des familles arriver avec les photographies des défunts et les placer bien en vue dans la salle d’audience, et des présidents qui n’osent rien dire. Pas même rappeler qu’on est juste là, en principe, pour déterminer les responsabilités de chacun, rien de plus.

Aujourd’hui, il y avait deux affaires d’homicide involontaire devant le tribunal d’Angers. C’est beaucoup d’émotions pour une journée. Il y avait une mère de famille qui était entrée en collision avec un couple de motards qui arrivaient en face. Le pilote était mort. Il y avait encore un chauffeur livreur qui avait renversé une petite grand-mère à un carrefour à Angers.
Tous les deux se tenaient tout droit, la tête baissée. Et les mots de pardon, qu’ils imploraient, leur paraissaient bien vides.

Sanglots longs

A chaque fois, il n’y avait ni alcool, ni vitesse, ni drogue, ni vitesse, rien…
On n’imagine pas comme ce genre d’audience est difficile à suivre. Je ne m’y habitue pas. Encore une fois sur mon banc, j’ai pleuré un peu. Et encore au moment d’écrire.
Je fais un métier plaisant. Emotionnellement chargé, parfois. À la limite de insoutenable.