Et nos fesses ? Quelqu’un a pensé aux fesses des justiciables ?

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Faut-il vraiment être sadique pour imaginer un siège pareil !

 

C’était une vénérable antiquité judiciaire. Une vieille salle de justice tout en chêne authentique : les boiseries, les fauteuils armoriés du président et de ses assesseurs, les rustiques banquettes et le parquet grinçant qu’il avait fallu un jour recouvrir d’un linoléum afin que les avocates ne fichent plus leur minces talons dans les trous.

Les magistrats y dominaient, juchés sur un perchoir, tout en chêne également, menuisé aux temps où la République imposait que sa Justice soit haute et solennelle. C’est dire si c’était vieux.

Au dessus du tribunal, trônait une antique croute figurant une « Allégorie de la Justice » à la fois mièvre et maladroite. Tout ici appelait la poussière et le vieil encaustique, la vertu prudhommesque et l’écho des maximes latines tonitruées par un catégorique plaideur.

Longtemps, cette vieille salle du palais de justice d’Angers avait accueilli le tribunal de commerce, parti depuis vers un cube de béton à l’autre bout de la ville. La salle avait gardé ce nom, même si elle n’accueillait plus que les audiences de référé civil et celles du tribunal de police. Certes, il fallait tendre l’oreille car on n’y entendait guère, en nos temps de magistrature chuchoteuse et cauteleuse, mais la vieille salle n’était pas sans charme. La Justice qu’on y rendait avait au moins le lustre de l’antique.

Un jour de l’an dernier, un brocanteur est venu démonter les boiseries et les parquets. Il a fait un grand vacarme et laissé la place à d’autres ouvriers, aussi peu soucieux des audiences voisines. Et après des mois de bruit et de poussière, on a vu ça apparaître.
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Ça : un machin de plastique et de couleurs idiotes, tout en faux bois, en faux jours et en faux plafonds. Maintenant tout est d’équerre et la Justice se passe d’allégories. Les vénérables fauteuils des magistrats et des huissiers ont été remplacés par des sièges à roulettes et un anachronique et inutile box des prévenus est apparu (il n’y en avait plus à Angers dans aucune salle du palais de justice depuis près de vingt ans).

La barre riquiqui qui trône au milieu est un signe accablant : le signe que celui qui l’a dessiné n’a jamais vu de sa vie un dossier de plaidoirie car il est impossible de poser quoi que ce soit dessus. J’ai essayé : même mon petit cahier de notes n’y tient pas en équilibre.

Je passerai sur le fait que rien n’a été prévu pour la presse, ce qui confirme mon intuition que je suis de moins en moins désiré dans ces lieux.

Mais surtout, ce sont les banquettes qui relèvent de la malveillance pure. Quel est l’architecte sadique, le designer pervers, qui a conçu pareils outils de torture ? Sait-il seulement que des personnes (des gens de chair, comme lui, avec des fesses et un dos) sont parfois tenues de rester des heures dans les salles d’audience ?

Il faudrait le dénoncer, l’accabler, le forcer à s’y asseoir en pénitence, le condamner à y demeurer, sans bouger.

J’ai essayé ces sellettes de cauchemar. Même les marches de granit du palais de justice, sur lesquelles il m’arrive de poser séant les nuits de verdict d’assises, ont paru moins dures à mes glutéaux endoloris.

Depuis 1981, la Justice n’emploie plus de bourreaux et les tourmenteurs de haute et basse justice ont disparu avec les siècles. Je les soupçonne de s’être réorientés au bénéfice d’un plan social : après une brève formation, ils sont devenus architectes au Ministère de la Justice.

Asseyez-vous là et expiez, manants !

Sur les vieilleries judiciaires qui subsistent, je renvoie à la vénérable salle d’audience du tribunal de Baugé qui, jusqu’à ces dernières années, ne servait plus que pour de rares audiences de police. En 1986, le cinéaste Jacques Rozier l’a utilisé dans son film « Maine Océan ». (Extrait ici).