Les humains sont des gens fragiles

P1030621Un petit braquage de supérette de campagne organisé sur un coup de tête par deux zozos. C’était en janvier 2011. Ce devait être un coup facile et sans risque. Le but premier était de rembourser une dette de shit.

À vue de nez, rien de bien compliqué : il était juste question d’arracher le sac de l’épicier, au moment où celui-ci tirait son volet roulant, à l’heure de la fermeture.

Comme de bien entendu, ça ne s’est pas déroulé comme prévu. Le commerçant, un besogneux bougon qui avait fait son service dans la gendarmerie, n’a pas voulu lâcher sa précieuse sacoche, qui contenait la recette du jour et ses papiers personnels. Et même brandis comme dans les films américains, les deux pistolets de pacotille ne lui ont pas fait peur.

Il a fallu le savater, pour qu’il le lâche, son sac. Et savater aussi ses voisins, le kiné et le podologue, attirés par le bruit, qui s’étaient mêlés de ce qui ne les regardaient pas, jusqu’à ce que l’autre décramponne, enfin…

La honte, et le désuet orgueil

Les deux braqueurs sont actuellement devant la Cour d’assises de Maine-et-Loire. Ils sont tout repentants. Ils disent qu’ils ont honte de ce qu’ils ont fait et paraissent sincères. Mais le mal est fait.

C’est lorsque l’épicier a déposé devant la cour d’assises que celle-ci s’est aperçu que quelque chose n’allait pas. Au début, le commerçant paraissait carrément décontracté, accoudé à la barre, plaisantant presque. Il a dit qu’il n’avait pas eu peur, même des coups, et que dès le lendemain du braquage, il avait voulu reprendre le travail, raide d’orgueil et de credo petit-patronaux : « Mon commerce, c’est toute ma vie… ».

Sa tête a craqué quelques mois plus tard. « Je ne supportais plus les clients. Je me sentais agressé par la clientèle ». Six mois après, la supérette était liquidée. L’ex-commerçant dynamique s’est aujourd’hui réorienté vers les parcs et jardins. Il dit que tout s’est envolé le jour où les deux guignols lui ont mis leurs pistolets sous le nez : son rêve de gosse, ses économies et sa santé. Hier, un expert psychologue a mis un mot sur sa souffrance : état dépressif larvé.

On n’imagine pas les dégâts

Ce lundi, il est arrivé quelque chose qui m’a profondément bousculé. Quand ce monsieur m’a vu avec mon petit carnet de note en train de discuter avec son avocate lors d’une pause, il a tout de suite compris que j’étais journaliste et il m’a parlé durement. « Je n’aime pas qu’on mette dans le journal des choses que je n’ai jamais dites. Je n’ai jamais dit ce que vous me faites dire. Après le braquage, je n’avais pas rencontré de journalistes ».

Il se trouve que ce n’est pas vrai. Par le plus grand des hasards, j’étais de permanence de faits divers ce week-end là pour le journal, et je m’étais moi-même déplacé dans le village. Je me souviens très bien d’avoir rencontré ce monsieur qui avait été braqué la veille au soir, de m’être présenté et d’avoir discuté quelques instants avec lui. La discussion avait été courtoise.

Et lundi, pendant qu’il m’enguirlandait, je comprenais que je m’étais complètement trompé, il y a trois ans, lorsque je l’avais rencontré dans sa boutique. L’épicier qui paraissait si facilement rebondir sur les aléas de la vie n’était pas si décontracté que ça. En fait, il était en plein état de choc, et sur le moment, je n’ai rien vu, rien compris.

On n’imagine pas les dégâts que font ce genre d’agressions, particulièrement dans les têtes, dans l’esprit de ceux qui les subissent. À ce jeu-là, personne n’est solide. C’est ça ce qu’on découvre en cour d’assises : que bien des gens font les malins, mais qu’au plus profond d’eux-mêmes les humains sont fragiles, très fragiles.