Le pizzaïolo, le chat Caramel et la foule indignée

P1040101Foule des grands jours, ce mardi au tribunal correctionnel d’Angers. Y jugeait-on un redoutable bandit ? Un sournois frélampier (1) ? Un artrimois ambiant des faubourgs angevins ? Un mastarouffleur des cordes à linge ? Un estampeur d’éconocroques ?

Pas du tout ! C’était un bourreau de chats qui était jugé, pizzaïolo de son état dans un bled du Maine-et-Loire.

L’été dernier, fatigué des chats errants qui, selon lui, importunaient les clients de sa gargote, il en avait enfin coincé un, dans une cage.

Puis, dans un geste solennel, décidé à se venger de toute la gente féline qui tant le narguait, le frigoussin avait vaporisé trois giclées de soude caustique (un produit pour déboucher les éviers…) sur le lapin de gouttière.

La tête de la pauvre bête fut affreusement brûlée, au point que ses félines esgourdes en furent dissoutes ; les employés horrifiés dénoncèrent leur patron tourmenteur de chats aux chasse-coquins des lieux, qui dressèrent procès-verbal pour actes de cruauté envers un animal.

Dès le lendemain, le minet fut occis par le vétérinaire de la SPA soucieux d’abréger les souffrances de la pauvre bête.

Fin du premier acte.

Ne jamais s’en prendre aux chats…

Il a fallu un petit entrefilet, le lendemain dans le journal, pour que l’histoire prenne une dimension planétaire sur internet.

C’est incroyable, le tintamarre d’internet ! Au point que c’est désormais une règle d’or pour ne pas avoir d’ennuis : il ne faut jamais s’en prendre aux chats. Plus encore que les autres bêtes, ces créatures ont des amis redoutables branchés dans le monde entier, qui vous feront regretter toute votre vie d’avoir osé vous en prendre aux espèces miaulantes.

Car jamais sans doute, le pizzaïolo n’imagina tous les ennuis qui lui churent sur la toque : ses employés firent valoir leur droit de retrait et demandèrent leur compte ; des affiches appelant au boycott du caboulot furent placardées en ville, une pétition sur FaceBook recueillit plus de 50.000 signatures venues d’amis des bêtes du monde entier demandant « justice pour le chat Caramel ». Cent fois, le tenancier fut importuné par des appels téléphoniques vengeurs et menaçants, au point qu’il vient de jeter l’éponge et de décider de vendre son boui-boui « un tiers de moins que sa valeur », de déménager sa petite famille qui vivait à l’étage et de quitter le village.

Pètage de plomb

Mardi, le restaurateur a donc été jugé, en son absence car il a estimé plus prudent de ne pas venir et de se faire représenter son avocat.

De l’audience, il n’y a donc pas grand chose à dire, si ce n’est que la salle a été prise d’assaut par une troupe de défenseurs de la cause féline, principalement des femmes venues demander elles aussi « justice pour le chat caramel ». À vue de nez, elles étaient peut-être une centaine, au point qu’elles n’ont pas pu toutes rentrer.

L’avocat a plaidé le « pètage de plomb » en annonçant d’entrée de jeu que, contrairement à son client, il adorait les chats, ce qui était plus prudent considérant le public. Le procureur a requis quatre mois de prison avec sursis, ce qui a déçu ces dames. Une bonne dizaine d’associations plus ou moins connues ont demandé des dommages et intérêts extravagants et tout fut dit. Le tribunal rendra sa décision en février.

Bien sûr, j’ai écrit ça le lendemain dans le journal.

Et j’ai osé. Pris d’une invraisemblable audace, j’ai osé écrire en fin d’article qu’il se passait quotidiennement dans ce tribunal des événements bien plus dramatiques et qui ne mobilisaient personne. Au moment même où le bourreau des chats était jugé, un homme était condamné pour avoir violé une étudiante, une nuit pendant son sommeil, alors qu’il s’était introduit chez elle. Il s’est pris dix ans ferme. La jeune femme était dans une solitude affreuse.

À l’heure du verdict, il n’y avait personne dans la salle de la cour d’assises, alors que les débats étaient publics. En correctionnelle en revanche, on refusait du monde…

Je suis comme ça

Fallait-il faire la comparaison ? Cela me fut illico amèrement reproché par des lectrices indignées : des petits mots vachards et bêtas sur lesquels il n’y a pas lieu d’épiloguer, mais aussi des lettres intelligentes et posées.

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J’ai répondu à ces dernières. En expliquant que mon idée n’était pas du tout de prendre la défense du cruel cuistot, qui n’a sans doute que ce qu’il mérite, mais qu’il fait partie de mon métier de prendre de la distance avec l’émotion collective et de relativiser celle-ci.

Je crois qu’il faut peser son indignation et qu’il faut se méfier de l’émotion. En disant ça, j’ai bien conscience d’aller à rebours de ce que pense la quasi totalité du monde de la presse en ce moment.

La souffrance des humains m’a toujours plus révolté que celle des chats.

Je n’y peux rien, chef, je suis comme ça.

(1) Tous les noms « bizarres » qui suivent sont des mots d’argot du Paris des années 1900 qui désignent des bandits. Un copain vient de m’offrir ce petit bouquin délicieux et je m’en régale.
Argot