Même les prévenus ne sont plus là pour se faire engueuler…

P1030626Ça devient de plus en plus cool, la correctionnelle. J’y pensais en début de semaine en regardant deux garnements accusés de vol, avachis sur le banc des prévenus, comme des ados devant la télé. À un moment, un policier de l’escorte s’est secoué d’un air bougon, car un des galopins basculait doucement vers son épaule, d’un air absent, prêt à s’y endormir… C’était le début de l’après-midi. L’heure de la digestion. Tranquilou… comme disent les jeunes…

Le genre vieille école

Assis comme debout, les deux petits gredins gardaient systématiquement leurs mains dans leurs poches, et la présidente ne fit pas une seule remarque pour les amener à se redresser et à mieux se tenir. Il a fallu qu’un huissier de justice, le genre vieille école, passe à côté du plus jeune et qu’il lui fasse la remarque d’enlever les mains de ses poches, pour qu’il les ôte quelques instants d’un air excédé, et les remette prestement, sitôt que le fâcheux eut le dos tourné, reparti vers le public pour y pourchasser ceux qui gardent leur bonnet sur la tête, où têtent à la renverse leur canette de soda.

Une vieille messe

Pour le reste, l’audience était paisible, somnolente et siesteuse. La présidente débitait d’une voix monocorde des rapports d’enquêteurs sociaux et de services de probation. Les avocats répondaient d’un ton égal qu’il fallait laisser une dernière chance à leurs jeunes clients. On croyait suivre une messe basse, avec ses credos chuchotés et ses confiteor convenus.

Chuchotements…

Les deux prévenus étaient, l’un et l’autre, accusés d’avoir volé deux véhicules, dont un au Secours populaire, et aussi du carburant dans des hangars agricoles. Le plus jeune répondait par des « ben ouais », « j’ai rien fait » et « c’est les gendarmes qui s’sont trompés pour écrire ». Je n’ai rien entendu à ce que disait le plus vieux, sinon que son grand-frère était également gendarme et n’appréciait pas du tout le laisser-aller délinquant où le puîné s’enfonçait. Pour le reste, il parlait tellement bas et doucement que je n’ai rien perçu.

Cris et chuchotements

– Parlez plus fort, l’acoustique est très mauvaise et la greffière n’entend pas, criait parfois la présidente, faisant sursauter les policiers de l’escorte, également emportés dans la somnolence générale. C’est vrai qu’on entend mal dans cette vieille salle si on n’élève pas la voix. Il y a bien des micros et du matériel de sonorisation très moderne, mais il paraît que ça ne fonctionne pas et personne ne se donne la peine de le réparer.

Dans le temps…

Certes on n’entend rien, mais au moins personne ne s’énerve. Je me souviens d’audiences, autrefois, qui étaient des gueuloirs permanents. Je me souviens d’un président de tribunal de police qui rien qu’en haussant la voix, terrorisait les contrevenants au point que même les voleurs de poules se mettaient à pleurer. Alors, les avocats protestaient. En élevant la voix eux aussi : ça pleurait, ça gueulait, ça faisait des mots et de l’air en brassant les manches… et au final, les sanctions n’étaient pas plus sévères que ça, au moins dans mon souvenir. Mieux admises en tout cas que celles distribuées à l’issue des audiences confidentielles et chuchoteuses d’aujourd’hui.

Ces juges sans voix…

Notre époque perd le sens du théâtre et du rite ; de l’autorité et de la contestation qui va avec. Nous perdons de vue ce que les rites judiciaires ont d’humains, de profondément humains. Si on n’y prend garde, un jour, ces juges sans voix ni autorité seront remplacés par des machines, et personne ne s’en rendra compte.
Une enseignante de lycée que je vois souvent à l’audience m’a attrapé le bras à l’heure du délibéré. « On n’entend rien de ce qu’ils disent. Si ça continue comme ça, ce n’est plus la peine que j’amène les élèves ». Je n’étais pas le seul à m’emmerder ferme…