Finalement, à quoi servent les mots s’ils ne disent que du vide ?

P1030986C’est un taiseux, Didier. Aux questions du président, il murmure parfois de ténus « oui » ou « non » qui ne cachent pas le tempêtueux fracas de honte et de remords, déchaîné derrière ses yeux humides.

Didier ne parle un peu, et encore si peu, que lorsqu’il évoque de son métier d’aviculteur.

Mais quel métier : depuis plus de vingt ans, il passe ses journées à regarder le cul des poussins, pour trier les mâles des femelles… Voilà. Didier, c’est un gars simple, incapable de méchanceté, d’initiative et du moindre pas à tenter vers l’autre. C’est sans doute pour ça qu’il est resté vieux gars, comme son copain de l’école communale. La vie rurale n’est pas toujours épanouissante.

Ce copain, c’était Claude, qu’il voyait le dimanche : le seul jour où tous les deux se laissaient aller.

Ce 1er décembre 2013, c’était marché de Noël au bourg. Ce dimanche-là, Claude et Didier y étaient allés fort : en démarrant au vin blanc le matin à la société de boule de fort (*), en continuant sur leur lancée au stade où il y avait match, puis en se finissant au vin chaud à la salle polyvalente dans les flonflons de Noël.

En tout, une bonne quinzaine de canons. Chacun.

À pieds ils étaient revenus par nuit noire, en titubant, longeant la plagette d’un étang municipal. C’est là que Claude s’était campé, au bord de l’eau. On ne saura jamais pourquoi. Peut-être pour pisser. Didier était venu derrière lui et « pour rigoler » l’avait tapé d’une claque dans le dos. Claude avait basculé d’un coup et s’était enfoncé doucement dans l’eau, sans réagir, sans même remuer. Didier n’avait pas réagi non plus. Il a la phobie de l’eau, même s’il n’y en a pas plus de 40 cm de profondeur à cet endroit. Appeler les secours, certes, il aurait pu. Mais appeler, c’est encore des mots…

Alors, il était rentré chez lui. Sa vieille maman lui avait préparé son dîner, avalé sans rien dire. Et, il était allé se coucher.

Le corps flottant de Claude avait été retrouvé le lendemain par un promeneur. Le médecin légiste lui avait trouvé plus de 3 grammes d’alcool dans le sang. Son urine disait même qu’il était monté à près de 5 grammes dans l’après-midi. Un taux énorme qui, selon le médecin, annihile jusqu’aux réflexes de survie.

Il est très probable que Didier était autant chargé.

À l’époque, cette triste affaire poivrote avait fait l’objet d’une instruction pour violences ayant entraîné la mort. Finalement devant le tribunal, Didier n’a été poursuivi que pour non-assistance à personne en danger.

« On aurait très bien pu le renvoyer devant la cour d’assises » a lâché le procureur avant de requérir de la prison ferme. Oui, du ferme, pour un pauvre gars sans casier, sans vie, sans histoire et sans rien à dire.

Là, j’ai pensé : « A quoi servent les mots s’ils ne disent que du vide ? A quoi bon se joindre au tintamarre universel, déjà assourdissant, pour une si vaine rodomontade ».

L’avocate a parlé de phobie et aussi d’alcool et de misère. C’était mieux. Je veux dire plus sensé. Didier n’a pas dit grand-chose. Les mots, ce n’est décidément pas son truc. Il a juste su dire, avec de la tristesse plein les yeux, que depuis il ne boit plus du tout et qu’il a perdu son meilleur ami.

Le reste a si peu d’importance.

Il a été condamné à 12 mois de prison avec sursis.

(*) La boule de fort est un jeu qui se pratique en Anjou, en Touraine et un peu dans le Maine