Presse : l’envers du décor n’est pas beau à voir

P1030932Samedi, j’ai aperçu mon collègue Jean-Pierre.
Jean-Pierre est un bon journaliste : motivé et passionné, précis et rigoureux dans ses papiers.
Cela fait des années qu’il enchaîne les petits boulots dans tous les journaux de l’Ouest avec l’espoir de se poser enfin.

En fait, cela fait des années qu’il fait le bouche-trou, un peu partout, toujours dans des galères invraisemblables, mal payées, humiliantes, sans intérêt autre que celui de gagner (très mal) sa vie…

Je l’écoutais et je pensais à toutes les demandes de stages qui encombrent mon bureau : des lettres collégiennes de jeunes gens ou de jeunes filles, brillantes, pleines d’enthousiasme pour un métier dont ils ne connaissent pas les coulisses et ses dégueulasseries.

Et pourtant, journaliste un beau métier. J’en atteste. Ou c’était : car un entêtant parfum de mort finit par envahir toute la presse. Au point que ça me fait peur. Pas pour moi, mais pour tous ces jeunes comme Jean-Pierre, pour mon pays, pour ma région, pour la démocratie… Va-t-on connaître bientôt un monde sans journaux ?

Certes, les ventes baissent : un peu dans le journal qui est le mien, et bien plus ailleurs. Dans tous les journaux, c’est la panique, autour du tiroir-caisse, d’autant que l’État semble moins enclin qu’autrefois à régler sans compter les rallonges nécessaires.

Mais le pire est ailleurs.

Je dis que le pire, c’est que les patrons de presse eux-mêmes n’y croient plus.

Je ne suis pas le seul à parler ainsi : «La crise actuelle est plus une crise de directeurs de journaux qu’une crise de la presse» disait le propriétaire du Nouvel Observateur, Claude Perdriel, dans une interview récente.

C’est exactement ça. Il y a belle lurette que les boutiquiers ont, dans les journaux, remplacé les résistants, les novateurs, les bâtisseurs, les éclaireurs du monde qui vient… Ces gens-là pourchassent bien davantage les subventions et les aides de l’État que l’injustice et le mensonge.

L’esprit n’y souffle plus, ni l’imagination ni l’écoute du temps et du peuple. Rien… Seulement la hargne et la médiocrité de petits chefs sans envergure, sans étoffe, sans culture.

Jean-Pierre s’est brusquement animé quand il m’a dit que cet été, il avait travaillé deux mois dans un hebdomadaire de Bretagne. Non seulement, il était tenu de rédiger ses huit articles par jour, avec un logiciel éditorial, antédiluvien, chronophage et défaillant, mais il devait faire la mise en page chaque semaine, pendant que son « rédacteur en chef » partait en week-end prolongé… pour faire de la voile.

Jean-Pierre m’a dit qu’un jour, il a été envoyé suivre les supporteurs d’une équipe de foot-ball locale. Il est rentré à deux heures du matin et s’est levé à cinq pour écrire un article. Quand il a demandé à récupérer un peu, il lui a été répondu qu’il n’y avait rien à récupérer, car il était bien compris que c’était un plaisir de suivre le match… Pour couronner le tout, cette demande de récupération lui a valu un rapport très négatif, du genre « N’embauchez pas ce gars-là, il exige des récupérations ». Autant dire que Jean-Pierre ne travaillera plus jamais dans aucun journal de l’Ouest.

Voilà. D’habitude, Jean-Pierre est un garçon doux et calme. Jamais, je ne l’ai vu animé d’une telle rage, comme d’une envie de cassage de gueule. Il m’a dit qu’il ne voulait plus entendre parler de presse et de journalisme ; et qu’il envisageait de passer les concours de la fonction publique.

Pour le petit hebdo breton, il ne faut pas se faire de bile : il y a plein d’autres petits jeunes qui, pour vivre, sont près à accepter n’importe quel travail à n’importe quel prix. Je ne me ferai donc pas plus de souci pour le Thénardier qui y fait office de chef.

Inutile de dire que Jean-Pierre ne s’appelle pas Jean-Pierre.

On n’en est sans doute qu’au début. Ce n’est pas fini. C’est ça ce qui nous attend. Leur grand-rêve, c’est celui d’un journalisme low-cost, animé par des armées d’esclaves. Avec peut-être, mais ce n’est même pas sûr, un journalisme de prestige pour des publications qui seront très chères.

Quand je vous dis que j’ai peur…

Ajout du mardi 24 septembre.

J’ai revu « Jean-Pierre » il y a deux jours. Il m’a dit que le coup des huit articles par jours était sans doute un peu exagéré et qu’il en faisait un peu moins. Mais qu’en revanche, il lui arrivait souvent d’aligner ses douze heures de travail non-stop.
Dont acte, même si cela ne change rien à ce scandale de la précarité dans la presse.

Par ailleurs, ce billet m’a valu plusieurs témoignages en retour, tous déchirants de désillusion, de désespoir, de fatigue…
Je n’ai pas la légitimité pour me lancer dans ce genre de démarches, mais je pense que des galères comme celles de Jean-Pierre et d’autres méritent d’être publiées, dénoncées et partagées.
Pourquoi pas sous la forme d’un blog…
J’ai vaguement recherché, et je n’ai pas vu d’initiatives en ce sens. Je l’ai proposé à Jean-Pierre, qui m’a dit qu’il ne se sentait pas « l’âme d’un héraut ». L’idée est toutefois lancée…