« Soldats : combattre, tuer, mourir » de S.Neitzel et H.Welzer.

Nous sommes tous capables du pire…

Soldats combattre-tuer-mourir

Illustration : Amazon

C’est terrible, les archives.

En comparaison, nos mémoires sont douces et bien plus humaines, plus arrangeantes, plus complaisantes avec l’estime qu’on a de nous-mêmes.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Anglais espionnaient les prisonniers allemands. Des micros cachés dans les cellules enregistraient les conversations privées des soldats qui ne se doutaient de rien.

À l’époque, les alliés guettaient bien évidemment les confidences à valeur stratégique : le petit détail permettant de découvrir les projets ennemis. On sait que cet espionnage alors appelé Human Intelligence a eu son importance dans l’issue de la guerre.

Il se trouve qu’un historien allemand a retrouvé à Londres les feuillets des retranscriptions de ces conversations qui reposaient dans des archives, sans que personne ne perçoive l’importance de ces documents. Tout le monde semblait avoir oublié ces centaines de milliers de pages de papier jauni où des soldats insouciants parlent librement et en temps réel de leur guerre, de leur fait d’armes mais aussi de ce qu’ils ont vu, de « la mort donnée et la mort reçue », des massacres des populations civiles, des viols des femmes, de leurs espoirs ou de leurs doutes quant à l’issue de la guerre, de la peur panique des représailles de l’Armée rouge.

Et au delà des faits (épouvantables), ces documents décrivent la mentalité de ces soldats, le culte du chef, leur rapport à la nation allemande, leur foi ou plus rarement leur doute dans le national-socialisme.

 Shoah par balles

Le livre édifiant, terrible et passionnant de Sönke Nietzel et de Harald Welzer avait été publié en Allemagne en 2011 et vient tout juste d’être traduit en français. Il marque, bien sûr, une étape de plus dans le lancinant questionnement sur l’attitude de l’armée régulière allemande pendant la guerre. Jusque dans les années 90, il était plus ou moins convenu que la Wehmarcht n’avait été qu’une actrice lointaine et contrainte au crime contre l’Humanité. Les travaux de Daniel Goldhagen et une exposition en Allemagne sur la participation active de la Wermarcht à la « Shoah par balles », notamment en Ukraine, avaient montré que les réalités humaines étaient bien plus complexes, que le grand-père bonnace et patelin de bien des familles allemandes avait été peut-être (sans doute ?) un tueur sanguinaire et fanatisé pendant la guerre.

Il y a dans ce livre des passages terribles où des soldats, qui répugnent dans un premier temps participer au massacre de masse de population civile, disent ensuite le plaisir qu’ils y ont pris, rapidement, au bout de quelques jours.

Tous des monstres…

Mais creusons plus profond : au delà du questionnement des historiens sur le degré de nazification de l’armée régulière et de la population allemande. Plus profond encore, ce livre parle de nous, en suggérant que nous sommes sans doute bien peu à ne pas avoir l’étoffe de criminels en puissance.

Qu’aurions-nous été à la place de ces soldats ? Notre vernis de la civilisation est-il si solide que ça ? Qui nous garantit que nous ne serons pas un jour les instruments du pire ?

Le mot « monstre » et le verbe « montrer » ont la même racine étymologique. Le crime est monstrueux en ce qu’il montre l’envers de notre humanité. A priori, le monstre est juste de l’autre côté du miroir devant lequel nous nous présentons chaque matin. Franchir cette frontière n’est sans doute qu’un affaire d’époque, de circonstances, d’événements, de naissance, de chances aussi.

Tous les humains peuvent être des monstres. Gardons toujours cela en tête, jusque devant nos cours d’assises.

S’il y a à lutter, c’est contre ceux qui pensent à notre place et nous somment de choisir notre camp. C’est mot à mot le sens d’un vieux slogan de la Résistance : « Obéir, c’est trahir. Désobéir, c’est servir ».

« Soldats : combattre, tuer, mourir : procès-verbaux de récits de soldats allemands » par Sönke Neitzel et Harald Welzer. NRF Essais, Gallimard, 28,90€.