Il y a comme ça des verdicts d’assises qui ne passent pas

P1030985C’est toujours dur à suivre un procès d’assises : dur physiquement car les journées sont longues et inconfortables mais surtout dur moralement car il advient parfois des moments de vertige où surgit le sentiment de perdre de vue les repères les plus essentiels de l’humanité et de la raison.

C’est bien pour raison garder qu’il est important de prendre la peine de soigneusement clore ces histoires-là ; de ne rien rater du rite judiciaire qui se joue, jusqu’à son point final.

Pour rien au monde, je ne rate les verdicts.

Ce n’est pourtant pas pratique du tout dans mon travail : pendant les délibérés, il faut attendre de longues heures que je pourrais occuper tout autrement, tout ça pour un verdict qui ne dure que quelques minutes et des peines dont je pourrais bien me faire communiquer le détail par les avocats.

Ne surtout pas rater la fin !

Mais non : pour rien au monde je ne voudrais les rater, car ce point final m’est moralement indispensable, et aussi parce qu’ils sont d’une intensité que je ne peux comparer à rien d’autre.

Dans Zone d’ombre, un beau film documentaire sorti il y a quelques années, un président de cour d’assises comparait cet instant du verdict à celui d’un orage qui éclate. « En conséquence, le jury vous reconnaît coupable et vous condamne à…».

C’est à ce moment précis que frappe la foudre : il y a des hurlements, des pleurs, des exclamations, parfois des insultes et des prises de bec menaçantes qui pourraient être violentes si les services d’ordre n’intervenaient pas.

Une fois, une seule fois, j’ai vu des familles (de la victime et du condamné) se tomber dans les bras à l’instant d’un verdict mais cette issue, qui est la marque d’une justice apaisante et constructive, est très rare. Le plus souvent, chacun quitte la salle, de plus ou moins bon gré, avec sa rancœur, son sentiment d’injustice et son inextinguible chagrin.

Ça ne passe pas…

Dans le procès du gang des frères Arslan dont je sors, deux des accusés présents ont pris des peines très lourdes de 25 et 20 ans de prison. Dans leur box, je les ai vus vaciller sous le choc, comme hébétés, sonnés debout, ils n’ont même pas protesté.

C’est lourd, non pas au regard de l’histoire qui est atroce, mais au regard de la participation supposée de ces deux-là, car ils n’étaient que des petits exécutants et les principaux auteurs sont en fuite et ont été condamnés par défaut. Si le procès s’était tenu dans d’autres circonstances, notamment en présence des principaux accusés, ces troisièmes couteaux auraient été bien moins durement sanctionnés.

C’est pour moi un verdict qui ne passe pas. Non pas que je me permette de contester une décision de justice. D’ailleurs, les condamnés ont fait appel et leurs cas seront peut-être rejugés. Non pas encore que je cherche à prendre leur défense car ce qu’ils avaient fait (ou pas fait) était bien moche et leurs avocats s’y emploient bien mieux que je ne le ferais.

Un peu d’humanité…

Bien des choses m’ont dérangé dans ce procès, notamment ce face-à-face permanent qui a duré deux semaines : celui d’un jury masculin et âgé (1) devant des gamins de banlieue insolents et mal élevés, venus soutenir leur copains, qui entraient et sortaient de la salle d’assises, sans égards pour la famille de la victime, et malgré les remontrances régulières de la présidente.

Pendant toute cette audience, j’ai vu des mondes qui ne se comprennent pas, ne s’entendent pas et se défient. Dans cette sanction très lourde, bien trop lourde, je vois le signe d’un peuple qui a peur, qui se crispe et qui vieillit. Un éclair, un bref éclair, j’ai compris que le démon de la guerre (de la guerre civile : la pire des guerres) n’est jamais tapi bien loin.

L’avocat général avait demandé des peines de principe « contre la dérive criminelle de ces bandes délinquantes ». Il était dans son rôle, mais je crois que beaucoup attendaient que le jury les assouplisse, qu’il réponde avec un peu d’humanité à cette histoire qui en a tant manqué. D’humanité et de fraternité.

Ce n’est pas venu.

(1) Tant la défense que l’accusation sont allés au bout de leurs cinq droits de récusation ce qui est exceptionnel.